Les pieds et paquets de Marseille : l’odyssée de la préparation maison

J’ai vite perçu, dans le numéro de Fureur des Vivres consacré aux plats canailles, l’occasion de me lancer dans une préparation qui m’a toujours beaucoup intimidée : les pieds et paquets de Marseille (que l’on nomme également, ici, « pieds-paquets » en version courte ou « pieds z’et paquets » en version longue). Il s’agit de tripes de mouton ou d’agneau farcies et roulées en « paquets », accompagnées de pieds du même animal et longuement mijotées dans une sauce au vin blanc, à la tomate et aux aromates.
En effet, j’adore les pieds et paquets. Seulement, jusqu’ici, je les achetais chez un bon traiteur. Les tripes, c’est chic (si, si), mais de là à mettre les mains dedans… Reste que je résiste difficilement à une bravade culinaire. Même pas cap’, moi ? A l’heure où la culpabilisation alimentaire n’a jamais été aussi saturée de sommations diététiques, sanitaires et environnementales, j’affirme haut et fort que le goût des abats s’apparente à un engagement culino-politique dont le programme, canaille et frondeur, détient des accents indéniablement séduisants.
Jour 1 : les révisions
Avant de commencer ma session « pieds et paquets », je m’abreuve de saines lectures. Il existe plusieurs versions pour raconter les origines de ce plat typiquement marseillais et plus largement provençal. On dit par exemple qu’un cuisinier dénommé Ginouvès aurait élaboré la recette au XIXe siècle, dans le quartier de « la Pomme », en s’inspirant de la panse farcie écossaise et des tripes à la mode de Caen. Mais cette anecdote façon guide touristique ne me paraît pas très conforme à l’histoire, lente et feutrée, des pratiques culinaires populaires.
Je suis plus emballée par celle qui pousse la porte des fameux abattoirs de Sisteron, où des équarrisseurs astucieux auraient créé ce délicieux ragoût pour ne pas gâcher les abats délaissés par les clients délicats. On dit aussi qu’autrefois, lors du dimanche de Pâques, alors que les familles aisées préparaient les morceaux réputés nobles de l’agneau pour le repas familial, les foyers populaires récupéraient les tripes et les cuisinaient en paquets pour s’offrir, eux aussi, un festin pascal à moindre coût.
Cela rejoint ce que mes origines paysannes m’avaient intuitivement soufflé : la consommation des abats, au-delà de la gourmandise, révèle un souci économique fondamental. Dans le monde rural rythmé par le labeur et la versatilité des saisons, il n’est pas question de gaspiller le fruit de son travail car il s’agit de consommer pour vivre et non de vivre pour consommer (quand je disais que les abats, c’était de la politique !).
J’apprends aussi qu’en 1993, une « Charte des pieds et paquets » aurait été créée par plusieurs personnalités de la cité phocéenne : une fois de plus, les Marseillais oscillent entre galéjade, ironie et gravité avec une aisance déconcertante.
Côté cuisine, je retiens deux règles inaliénables :
- Acheter des paquets de tripes tout prêts chez le boucher, c’est encore plus honteux que de préparer un aïoli au mixeur électrique (c’est dire).
- D’un autre côté, utiliser de la ficelle pour fermer les paquets de tripes, ce serait comme oser mettre les glaçons avant l’eau dans le Ricard : impossible sous peine de finir avec un caillou autour du cou au fond du Vieux-Port. Or, l’opération de roulage « à la boutonnière » est, paraît-il, terriblement délicate. Ça promet.
Jour 2 : le boucher
Quand je dis à mon boucher que je veux passer commande pour préparer des pieds et paquets, il a l’air aussi surpris que la tête de veau qui trône dans sa vitrine réfrigérée : les pieds et paquets maison, ce n’est pas une pratique d’urbaine trentenaire qui porte des talons hauts et des lunettes ringardes donc dernier cri.
Je lui explique que je suis tout simplement une parfaite représentante de la culino-hype : après une longue période de désamour, les plats canailles sont furieusement tendance. Or, je suis branchée, moi, Môsieur.
Je poursuis : « Rendez-vous compte : alors que la grande gastronomie devient matériellement intouchable et que les démonstrations moléculaires commencent à lasser, c’est toute la cuisine bistrotière et familiale qui revient sur le devant de la scène culinaire. Cuisiner des tripes, c’est un engagement civique, oui Môsieur ! »
Mon boucher me dit « Bon, bon, ça va, vous voulez quoi ? ».
Pour 8 personnes, je voudrais, s’il vous plaît :
- 5 tripes d’agneau (au goût moins prononcé que celles de mouton), que je vais devoir transformer en paquets dans les règles de l’art. Quand j’annonce à mon boucher que c’est ma toute première fois, toute, toute première fois, il crie : « Oh laaaaa, malheureuse ! Vous n’allez jamais y arriver ! Venez par là, que je vous montre. » Ça a l’air facile quand il le fait, hop-hop-hop-c’est emballé, mais une jeune femme qui travaille à la boucherie me confie d’un air désespéré : « Je n’y suis jamais arrivée ». Je n’ose pas lui rétorquer que je suis coutumière de la main au paquet, car j’ai peur qu’elle le prenne au pied de la lettre*.
- 12 pieds d’agneau. J’ai lu quelque part qu’il fallait couper les pieds en deux dans la longueur pour enlever la touffe de poils (le « haricot ») située près des sabots. Jésus-Marie-Joseph ! Consterné par ma mine apitoyée, le boucher accepte de le faire pour moi. God bless mon boucher.
- 300 g de poitrine de porc et 300 g de petit salé pour farcir les paquets et parfumer la sauce.
Jour 3 : les pieds et paquets dans le plat
Samedi matin. Après avoir récupéré ma commande, je prends deux Lexomil (principe de précaution) et je me lance.
La farce : je hache grossièrement, au couteau, 300 g de poitrine de porc, 200 g de petit salé, 6 gousses d’ail pelées et un bouquet de persil.
Les paquets : avec des ciseaux, je coupe les tripes en triangles d’environ 8 à 10 cm de côté, comme me l’a montré le boucher. Je taille les quelques déchets qui restent en petits dés et j’ajoute ceux-ci à la farce.
Dans le coin des triangles, je pratique une incision (la « boutonnière ») avec un couteau pointu et tranchant. Je pose ensuite un peu de farce sur le triangle, je le roule comme un nem en rabattant les côtés et je le passe dans la boutonnière pour le fermer. En 1 h 30, je n’en rate que deux ou trois : pas mal pour une débutante.

Je me lave les mains une bonne douzaine de fois mais, à mon avis, elles vont sentir les tripes d’agneau pour au moins l’éternité.
Les pieds : dans la mesure où ils ont déjà été blanchis par le boucher, je me contente de les flamber au Cognac et je les réserve.
La cuisson : dans ma grosse cocotte en fonte, je fais revenir 100 grammes de petit salé supplémentaire coupé en dés. J’ajoute 3 oignons pelés et émincés, 2 poireaux et 8 carottes tranchés en fines rondelles, ainsi que 10 grosses tomates coupées en morceaux**. Je laisse cuire le tout à feu vif pendant 10 minutes en remuant de temps en temps.
J’ajoute ensuite 1 bouteille de vin blanc sec et 1,5 litre de bouillon de légumes. Au fond de la cocotte, je dispose les pieds puis j’ajoute délicatement les paquets. Je termine avec1 bouquet garni et un quatrième oignon piqué de clous de girofle. J’assaisonne, je laisse bouillir et je ferme ma cocotte. Il n’y a plus qu’à laisser mijoter pendant au moins 6 heures à feu très doux.
À ce stade, je dois dire que les tripes qui cuisent dans un deux-pièces pendant 8 heures, c’est, comment dire ? … odorant. À 18 heures, tous les voisins de l’immeuble me détestent parce que je les ai « emboucanés ». Je vais sur mon balcon et je leur crie : « Bande d’apolitiques des fourneaux, va ! »
Jour 4 : la dégustation
En vertu de la règle universelle selon laquelle les plats mijotés sont meilleurs réchauffés le lendemain, je remets mes pieds et paquets sur le feu dès 10 heures, après avoir soigneusement dégraissé la sauce. Cette dernière étant encore un peu liquide à mon goût, je la laisse réduire à feu vif et à découvert. Comme le chef Alain Ducasse (Grand Livre de cuisine : Méditerranée – super chic, non ?), je râpe le zeste d’1/2 citron et d’1/4 d’orange dans la cocotte et j’ajoute un peu de jus de citron, quelques minutes avant de servir, « pour éclaircir les saveurs de la sauce ».
À midi, plusieurs convives amateurs viennent partager avec nous ce festin tripier accompagné de pommes de terre cuites à la vapeur. Verdict : renversant. Je me souviens pourquoi j’aime autant les plats canailles dans leur acception restreinte d’abats cuisinés : ils ne tolèrent pas la médiocrité. La cuisine des produits tripiers ne fonctionne en effet qu’avec des ingrédients d’une fraîcheur irréprochable et des temps de cuisson soignés pour conserver aux produits leur texture : une véritable récompense après trois jours passés au rythme des pieds et paquets.
***
La recette résumée : pieds et paquets maison à ma façon
Pour 6 à 8 personnes
Préparation : 2 à 3 heures
Cuisson : au moins 6 heures
Difficulté : un peu délicat mais pas trop (la preuve : j’y suis arrivée)
Les pieds et les paquets :
- 5 tripes d’agneau blanchies et parées
- 12 pieds d’agneau blanchis et débarrassés du « haricot »
- 300 g de poitrine de porc
- 300 g de petit salé (200 + 100)
- 6 gousses d’ail pelées et dégermées
- 1 bouquet de persil
- 1 verre de Cognac
La sauce :
- 4 gros oignons (3 + 1)
- 2 poireaux
- 8 carottes
- 10 grosses tomates bien mûres (ou 2 boîtes de tomates en conserves hors saison)
- 1 bouteille de vin blanc sec
- 1,5 litre de bouillon de légumes
- 1 bouquet garni
- 6 clous de girofle
- sel, poivre
La finition :
- 1 citron non traité
- 1 orange non traitée
Préparez les paquets : hachez grossièrement, au couteau, la poitrine de porc,
À l’aide de ciseaux, coupez les tripes en triangles de 8 à 10 cm de côté. Taillez les déchets de tripes en petits dés et ajoutez-les à la farce.
Dans le coin des triangles, pratiquez une incision (la « boutonnière ») avec un couteau pointu et tranchant. Posez ensuite un peu de farce sur un côté de chaque triangle, roulez-le comme un nem en rabattant les côtés et passez-le dans la boutonnière pour le fermer (cf. photos ci-dessus). Réservez.
Flambez les pieds avec le Cognac, réservez.
Dans une grande cocotte en fonte, faites revenir les
Ajoutez ensuite le vin et le
Si vous pouvez, laissez refroidir la sauce et dégraissez-la. Remettez-la à chauffer. Cette étape est facultative.
Au moment de servir, laissez réduire à feu vif et à découvert jusqu’à ce que la sauce soit onctueuse. Râpez le zeste d’1/2 citron et d’1/4 d’orange dans la cocotte et ajoutez le jus d’1/2 citron. Servez immédiatement avec des pommes de terre en robe des champs.
***
* Merci à l’excellente boucherie Fassetta (53 rue Espariat, 13100 Aix-en-Provence) pour la démonstration amusée et indispensable du pliage des paquets.
** Je me suis inspirée de plusieurs recettes traditionnelles que j’ai adaptées à mes goûts. J’aime notamment quand les plats mijotés sont riches en légumes frais. Si vous souhaitez rester dans la tradition, contentez-vous de 2 carottes, d’1 poireau et de 2 ou 3 tomates.
> Ce billet a également été publié dans le magazine en ligne Fureur des vivres.




bon retour :)
c’est fou quand meme que dans plein de resto ici on trouve ces pied-paquets c’est pas glamour pour les 3/4 de la population marseille …,..
chez mes parents on trouve les tripoux , ca doit etre grosso modo pareil non?
Ah enfin!
Je viens d’aller lire l’article et je suis muette d’admiration (et puis de toute façon, vaut mieux pas que j’ouvre la bouche, je risque de baver)
Bravo !
Alors là chapeau bas!!!il fallait oser!! ça donne envie de se lancer!
dans le même esprit pas glamour
boudin maison : non seulement on tue le cochon, on brasse le sang mais aussi on racle les boyaux nous même !! âmes sensibles s’abstenir mais qu’est-ce que c’est bon !!
Boudiou, quel courage. Ma moitié aime bien les abats, mais à part le foie, je dois dire que je ne cuisine pas ces choses là.
> Absolument Alienor, je l’avais d’ailleurs raconté ici : http://www.leconfitcestpasgras.com/2007/02/08/p-le-porc-bigourdan-ou-comment-cuisiner-un-ministre/
L’avantage quand on tue le cochon, c’est qu’on le fait à l’extérieur. Là, j’avoue que l’odeur des tripes pendant deux jours dans mon petit appart, ça m’a calmée ;-)
Ah moi aussi j’adore mais je laisse faire le boulot à ma sœur qui en est la spécialiste maison :)
Bises
Ca fait parti des choses que j’ai loupé pendant ma période Aixoise. Tu me le ferais (presque) regretter!
PS Les Tripoux, ce ne serait pas fait avec des tripes de veau ?
Abats, andouillettes, boudin noir, tout me plaît alors les pieds-paquets, je suis partante aussi!
Très peu pour moi, mais en même temps, ça fait tellement plaisir de te lire qu’on en avalerait n’importe quoi. Welcome back !
Bravo ! Bon, je crois que je vais rester politiquement non engagée sur ce coup là, mais au moins j’ai bien rigolé.
je ne suis pas sûre d’être prête à prendre le risque de pourrir au fond du vieux port pour des paquets de pieds, mais bravo pour ta ténacité, et surtout merci pour ton récit très imagé!
Mieux vaut aimer les tripes en temps de crise!
Trop bon les pieds-paquets, je suis contente que tu relances la mode.
Moi je ne mange que les paquets, mais j’y mets toujours les pieds (euh de mouton)… pour lier la sauce, et pour les autres.
Pour la cuisson, je fais mijoter dans ma cocotte minute, j’y gagne quelques heures, et en période de crise toute petite économie a du bon.
J’aime aussi les tripoux, les tripes, les andouillettes…
J’ai lu tout l’article les sourcils froncés comme devant un film d’horreur, rassurée de voir que tes photos n’étaient pas trop gores et soulagée de n’être pas si hype que toi, alors le fromage de tête c’est pour quand ?
Ca valait le coup d’attendre. Magnifique.
Elles sont ridicules tes lunettes, quelle idée, tu devrais mettre des lentilles, les lentilles c’est canaille aussi et pratique pour rester en contact.
Je partage ton point de vue historique, rien à voir avec le haggis, encore moins les tripes de Caen. Je ne crois pas pour autant que le cinquième quartier n’était que le lot des plus modestes, les bouquins de cuisine anciens en étaient pleins.
J’ai vu aussi qu’il y avait une Charte de la Bouillabaisse, vous êtes de grands malades dans le sud, mais je suis d’accord pour le glaçon du pastis, il y a des limites à la transgression.
J’en termine en te félicitant très sincèrement, d’abord d’avoir aussi brillamment passé l’obstacle (bon en même temps, c’est « comme rouler des nems », fastoche…), ensuite de la façon dont tu vas crâner chez Fassetta (ah, la main au paquet, mdr, tu oseras désormais), enfin pour ce billet drôle et super agréable à lire (et même à relire)
Pour aussi distrayante qu’ait été la lecture de cette odyssée culinaire, je ne crois pas que cela va me réconcilier avec les tripes…
Je m’en vais te faire un compliment : quand j’ai pas le moral, je lis tes billets et je rigole un bon coup (ne pas le dire à la CIA). Pieds et paquets, çà évoquerait plutôt pour moi les escarpins d’une femme qui fait ses emplettes dans les boutiques chics…
Scandaleux, le pied et paquet fiscal.
j’en fait aujourd’hui,mais c’est long 8heures de cuisson…oh bonne mère.recette sympa moi j’y ajoute un petit piment.
Mmmmm… Quel travail! Bravo en tout cas. Nous on adore les abats mais ce n’est pas le cas de tout le monde et c’est bien dommage car ils passent à côté de quelque chose de vraiment délicieux. On connait un excellent resto sur Bxl dont c’est la spécialité.
Pourvu que mon mari ne voit pas la recette!!!!
Quand je fais des tripes j’en fait un certain nombre de kilos, au moins en use du gaz pour la bonne cause
Lysie73
Je suis une adepte pratiquante des pieds et paquets et j’approuve totalement cette recette. Soyons honnête : je ne les ai jamais fabriqué myself, je me suis contentée de les faire cuire. Je me fournis à l’Intermarhé d’Apt qui me certifie que les pieds et paquets viennent en droite ligne de Sisteron et je dois dire qu’ils sont vraiment fameux… rendons à César… pour une fois qu’une grande surface mérite un compliment…
En revanche, je les fais cuire au four, dans une cocotte en fonte grande taille achetée tout spécialement (marre de me bagarrer avec le manque de place !)Le résultat est parfait, la cuisson bien moins longue, la viande confite et la sauce « fait la perle ».
Essayez le four et donnez-moi des nouvelles… Mais je vous promets que le jour où je m’en sentirai le courage, je tenterai la fabrication totale.
> Très bonne idée, le four ! Je testerai, merci.
bonjour,
bravo pour cette belle recette bien expliquée, avec
des vrais détails.je suis prof de cuisine à l’Ecole hotelière de Sisteron et traditionnellement nous organisons tous les ans le concours des meilleurs pieds et paquets cuisinés, dans le cadre de notre semaine du gout, qui sera la 2eme semaine de novembre.Nous sommes un peu un Conservatoire de la recette traditionnelle des pieds et paquets de Sisteron.