“Un festin en paroles”

Très triste et émue d’apprendre la mort de Jean-François Revel. Il n’a pas eu le temps de terminer la seconde partie de ses Mémoires. Il l’aurait intitulée le “bada“, mot marseillais qui désigne le supplément gratuit de crème glacée, la générosité, une certaine Méditerranée. C’est étonnant de réaliser à quel point la lecture d’un seul livre peut bouleverser une manière de percevoir le monde et d’envisager l’honnêteté. Pour moi, ce furent ses éblouissants Mémoires (Le voleur dans la maison vide).
Je pourrais écrire des pages et des pages sur cet insoumis, défenseur acharné de la liberté, bête noire des bien-pensants sans esprit et de tous les totalitarismes, mais il s’agit ici de cuisine et le grand Revel était également une fine gueule réputée et un festoyeur invétéré. En 1979, il avait écrit Un festin en paroles, une promenade littéraire incontournable à travers trois mille ans de souvenirs et d’évolutions gastronomiques. Il y montrait que la littérature est l’un des meilleurs moyens de se faire une idée concrète des cuisines et des saveurs du passé.
“… plus que de l’histoire des produits alimentaires, c’est l’histoire du goût dont il est question ici, au sens premier, ou plutôt au sens double de ce terme. A savoir : quel était le goût d’un repas, d’un vin, du IIIe siècle avant ou après J.-C. ? Et quel était le goût des convives : qu’aimaient-ils, quel cherchaient-ils ? A quoi ressemblait le contenu de l’une de ces vieilles bouteilles qu’Horace tirait de son cellier en toutes circonstances ? Et les vins de la Sabine dont, en revanche, il ne dit pas grand bien ? Et les flots de vin courant qui circulaient dans les coupes du Banquet de Platon ? (…) … le difficile est de retrouver, derrière la façade verbale des cuisines d’apparat, la cuisine populaire anonyme, paysanne ou “bourgeoise”, faite de tours de main et de petits secrets qui n’évoluent que très lentement en silence, et dont personne en particulier n’est l’inventeur. C’est surtout cette dernière cuisine, la cuisine moyenne, l’art gastronomique des “profondeurs”, qui fait qu’il y a des pays où l’on “mange bien” et des pays où l’on “mange mal”. Mais à elle seule, la cuisine purement ménagère, traditionnelle et praticienne ne suffit pourtant pas non plus. Si elle n’est pas secouée par l’innovation, par la réflexion, par l’extravagance même de quelques artistes, la cuisine populaire s’étiole et s’affadit. Le feuilleton gastronomique écrit par les siècles a pour ressort la bataille constante entre le cordon bleu et le cuisinier pensant, bataille amoureuse qui, comme dans tous les bons romans d’aventures, après maintes brouilles, s’achève par des épousailles.“
REVEL Jean-François, Un festin en parole. Histoire des sensibilités gastronomiques de l’Antiquité à nos jours, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1979.




Nous avons trop tendance à classer, trier et étiqueter gens et choses. Revel échappait à toute catégorie, ou plutôt, faisait partie de presque tous les tiroirs. J’ai lu ce bouquin - pardon, je l’ai dévoré - et j’ai adoré.
Blackbird Triste
Moi aussi j’ai adoré ce bouquin tout comme j’appréciais la justesse des propos de JF Revel! Un homme d’exception.
Tu sa bien fait d’en parler.MERCI ;BON LUNDI
Je sois avouer que je ne connaisssais pas. Merci pour ce texte tout en saveurs authentiques, grâce à toi ma liste de livres à lire s’allonge encore d’un volume. Vive l’extravagance dans la cuisne des gens simples.
Mais heureusement que tu es là !! moi de l’autre côté de ma flaque, personne de me l’aurait dit sinon… si même Mr Sarraute est mortel alors où va-t-on…
pour ceux qui le découvre, ton billet ne peut que leur donner envie de le lire, il y a beaucoup d’émotions dans ton billet.
Alors là, vous m’ouvrez les yeux… mes préjugés sexistes ont disparu.
Ma feue mère était une grande lectrice - Chateaubriand, Proust, PJ James, tout y passait. Et pourtant cette femme — qui était à gauche sans plus, donc a priori réceptive à Revel — n’y comprenait rien. Ma soeur non plus. Plus tard aucune de mes copines ne voyaient ce que je trouvais à Revel. Ma femme, qui comme ma mère se tape en moyenne quatre livres par semaine, est également imperméable à ses bouquins. En revanche je n’ai pas eu de problèmes pour convertir mon frère, mon père, et certains de mes amis… Je finissais par me dire que c’était une question de sexe. Il y avait pas mal des reveliens, mais aucune revelienne. Je suis heureux que vous m’ayez prouvé le contraire.
Je suis très touchée par ce que vous me dites là, Sardanapale. Je suis sensible à la liberté de Revel, à ses humeurs rabelaisiennes, à son goût de la bombance, à son humour et bien sûr à sa plume. Comment pourrait-il en être autrement ? Avez-vous essayé de faire lire à vos femmes les Mémoires de Revel ? Je crois n’avoir jamais autant été impressionnée par la clarté et la musicalité d’une écriture. Et puis Revel a toujours eu raison avant tout le monde, ses vérités étaient plus grandes que des cathédrales (qu’il rejetait), et pourtant… L’hommage que lui rend Claude Imbert dans Le Point sonne juste (Revel le nageur solitaire et courageux), il m’a bouleversée. A bientôt peut-être sur nos blogs !